Du haut de ses 3987m d'altitude, la Meije, sait faire rêver les alpinistes aussi bien que les skieurs. Durant l'hiver, nombreux sont ceux qui viennent tracer leurs virages au pied de son versant Nord grâce au Téléphérique de la Grave. Puis, à la faveur du printemps, c'est au tour des skieurs de randonnée de s'enfoncer au coeur des vallons qui l'entourent, afin de percer les secrets de ses cols d'altitudes, et de ses versants glaciaires.
Si le Tour de la Meije constitue l'un des itinéraires emblématique des lieux, la multiplicité des passages permettant de s'aventurer d'un versant à l'autre, et la richesse du réseau de refuges, laissent le loisir d'imaginer une infinité de cheminements.
Par bonnes conditions au printemps, il est rare de se trouver seul sur les itinéraires principaux, mais la dimension sauvage des lieux ne s'en trouve pas atténué pour autant, entre l'austérité des versants côtoyés, le recours régulier aux crampons, et l'absence fréquente de réseau téléphonique.
En cette fin de mois de mars, nous avons préparé les peaux de phoque, et pris la direction du pays de la Meije pour quatre jours d'itinérance à skis.
Notre périple commence dès Grenoble, puisque nous effectuons le voyage jusqu'au pays de la Meije en bus, grâce à la très commode ligne Grenoble-Briançon, par le trajet de 10h30 - le plus matinal. Grasse matinée permise donc, si l'on habite la capitale des Alpes. Après 1h45 d'un paisible voyage entrecoupé de quelques siestes, nous retrouvons nos guides Xavier et Olivier, ainsi que l'ensemble de notre équipe à Villar d'Arène. Nous laissons là chaussures et matériel superflu, et grimpons dans le mini-bus pour rejoindre le lieu de chaussage des skis, au Pont d'Arsine, deux kilomètres et demi plus loin.
En cette fin de mois de mars, l'enneigement permet de chausser dès le parking (le domaine de fond vient tout juste de fermer ses pistes), et c'est en nous laissant glisser à plat que nous mettons le corps en chauffe direction le Plan de l'Alpe, où se trouvent les refuges de Chamoissière et de l'Alpe de Villar d'Arène.
Cette première étape fait "seulement" 400m de dénivelé, mais elle permet de se conditionner tranquillement pour la suite du raid, et d'accéder au refuge sans se presser après le trajet en bus.
Quelques déchaussages sont nécessaires aux abords du sentier d'été qui précède le pas d'Anna Falque, mais hormis cela, la montée se fait efficacement à skis, et c'est ainsi que dès la fin d'après-midi, les refuges se découvrent à nous.
Au pied du Pic de Chamoissière, deux refuges se dessinent dans le paysage : le refuge CAF de l'Alpe de Villar d'Arène, qui avec une capacité de 94 couchages permet d'accueillir les nombreux groupes de skieurs venus arpenter les sommets alentours, et le refuge de Chamoissière, qui a fêté son 10ème été d'ouverture l'an dernier. Ancienne vacherie exploitée par l'UCPA, il a été rénové, et propose désormais 18 couchages au sein d'un espace chaleureux.
Si nous ne sommes pour notre part que de passage en ce lieu, le Plan de l'Alpe représente un camp de base idéalement situé pour venir y passer un week-end, et ainsi visiter les sommets alentours. Citons au hasard le Pic de Chamoissière, les Agneaux, ou encore le Pic de Neige Cordier, qui permettent une incursion pleine de caractère dans les contreforts des Ecrins.
Pour notre part, l'objectif du lendemain est de rallier le refuge Adèle Planchard par la Plate des Agneaux, afin de poursuivre notre itinérance. Nous faisons donc le plein d'énergie autour d'un bon dîner, la journée ne s'annonce pas de tout repos, avec un peu plus de 1100m de dénivelé à la clef.
Pour cette seconde journée d'itinérance, le temps est annoncé bien ensoleillé en matinée. S'il s'agit évidemment d'une bonne nouvelle pour ne pas se faire trop de souci avec la météo, l'itinéraire d'hiver sous le refuge Adèle Planchard présente une montée "finale" de 600m de dénivelé orientée Sud-Est. Autant dire qu'au printemps, mieux vaut avoir pris une casquette et une bonne dose d'eau pour l'aborder. Afin de nous préserver au maximum des affres de la chaleur et du rayonnement, nous optons pour un départ à 7h du Plan de l'Alpe. L'itinéraire débute une nouvelle fois à plat, ce qui permet de se laisser aller à la contemplation des itinéraires Nord de la rive droite du glacier de la Plate des Agneaux : quelques cordées entament la montée du Col Emile Pic, et d'autres sont en pleine descente de l'élégant Couloir Nord de la Roche Faurio. De notre côté, nous mettons les spatules versant soleil, direction Adèle Planchard.
Si notre départ matinal nous préserve d'un effet sauna prématuré, ils nous conduit également à entamer la montée sur des pentes qui n'ont pas encore complètement décaillé, si bien que les couteaux se révèlent appréciables pour évoluer dans la trace regelée. D'autant plus que l'itinéraire qui conduit au refuge est jalonné par le passage de deux goulets étroits qui nécessitent l'usage intensif de conversions. Ce n'est qu'une fois le replat atteint, 200m sous le refuge que nous nous autorisons à les quitter, la pente s'aplanissant, et le soleil produisant ses premiers effets sur la surface du manteau neigeux.
Quelques conversions plus tard, le refuge est enfin en vue : la chaleur grandissante de la mi-journée rend cette vision salutaire, et c'est motivés par la perspective d'achever notre effort et de pouvoir nous offrir un casse-croûte bien mérité que nous atteignons Adèle Planchard. En retirant nos peaux sur la terrasse orientée plein Sud, nous prenons le temps de profiter de la vue qui fait - entre-autres - la réputation du lieu. Elle offre en effet une vue imprenable sur les faces Nord du Dôme et de la Barre des Ecrins, les 4000m les plus méridionaux des Alpes.
Le refuge a pour sa part été modernisé à l'été 2024, durant une période de fermeture complète qui a permis sa rénovation. Si de l'extérieur, les changements sont discrets, son confort a été amélioré grâce à la création d'un nouveau sas d'entrée plus spacieux, qui permet de stocker plus d'affaires et de circuler plus facilement. D'autres pièces ont également bénéficié d'un beau lifting, à l'instar de certains dortoirs, ainsi que de la pièce de vie qui a vu la pose d'une baie vitrée (on vous a parlé de la vue ?) et l'installation d'une cloison qui emmagasine la chaleur. Autrement dit, il fait bon vivre là-haut.
Malgré cela, avant de nous laisser gagner par la torpeur d'une bonne sieste, nous poussons les spatules jusqu'à a Brèche Giraud-Lézin, histoire de monter apprécier la vue sur le Rateau et le Glacier de la Girose, et surtout : de nous offrir une première descente en deux jours de course. Faut pas rigoler non plus.
Retour au refuge 14h30 : une petite sieste, un bon dîner, et retour au lit histoire de reprendre un peu d'énergie pour la journée du lendemain. Bref, notre dure routine désormais.
Au matin, l'ambiance au-dehors laisse présager d'un ressenti fort différent de celui de la veille, avec une vue bien bouchée, et quelques flocons qui volètent. L'étape qui nous attend s'annonce plus technique que celle de la veille, avec en perspective le passage de deux cols bien alpins : le Col des Neiges, et le Col de la Casse Déserte. Leur franchissement permet ensuite de rejoindre le Vallon des Etançons, qui se laisse remonter commodément pour atteindre le Promontoire.
Nous nous glissons sagement dans les pas de nos guides, qui nous conduisent sûrement jusqu'au premier col, où nous troquons rapidement les skis pour les crampons. Une petite arête de neige nous conduit à un couloir bien enneigé ce jour, et la descente à pied y est efficace moyennant une bonne dose de vigilance.
Toujours dans la brume, nous rechaussons les skis pour gagner le pied du Col de la Casse Déserte, où nous chaussons à nouveau les crampons. Si son orientation Est peut permettre de le trouver assoupli par les rayons du soleil le matin, les conditions du jour nous y font rencontrer une neige bien dure, où l'usage de la lame du piolet se fait rassurant sur quelques courtes sections.
Arrivés au col, un couloir main droite entièrement enneigé nous autorise une nouvelle désescalade, nous permettant ainsi de nous affranchir d'un rappel potentiel de 50m. Et une dizaine de minutes de descente vigilante plus tard, nous voilà de nouveau sur nos skis. Le vallon étant orienté plutôt Ouest, la météo et l'horaire nous empêchent de nouveau de profiter d'un éventuel décaillage : nous tentons de ruser pour trouver la meilleure neige. Deux équipes se forment : l'une qui serre à droite pour viser la neige la moins croutée et la plus regelée possible, et l'autre longeant les falaises de gauche afin de chercher la neige restée la plus préservée possible du rayonnement du soleil. De toute façon, il paraît qu'il n'y a pas de mauvaise neige...
Arrivés dans le Vallon des Etançons après 1300m de descente (eh oui tout de même ), nous remettons les peaux, et faisons halte au Refuge du Châtelleret afin de nous y abriter. Il est l'heure d'une pause méridienne bien méritée après les aventures cramponesques de la matinée.
Bien que non-gardé depuis l'été 2023 et la crue du torrent des Etançons qui a endommagé le bâtiment et rendu la viabilité des lieux incertaine en saison estivale, celui-ci reste accessible en mode non-gardé. Une partie du rez-de-chaussée demeure ainsi ouverte, et permet de profiter d'une pièce de vie et d'un dortoir notamment. Il n'y a en revanche pas de bois pour réchauffer les lieux, et l'intérieur demeure rustique : prévoyez donc un bon duvet si vous comptez y séjourner.
De notre côté, nos pérégrinations ne s'arrêtent pas là, puisque c'est au refuge du Promontoire que nous sommes attendus, presque 1000m plus haut. Si le temps reste brumeux, et la visibilité limitée, Olivier et Xavier nous mettent en garde contre les jours de beaux temps dans ce vallon : orienté plein Sud, la remontée au refuge peut-être harassante sous le soleil. C'est donc convaincus de profiter des meilleurs conditions possibles que nous entamons la montée.
Après une bonne heure de montée douce, la pente se redresse légèrement, et nous discernons dans la brume les contreforts de la face Sud de la Meije et de ses arêtes. Nous les contournons par la gauche : le refuge apparait, campé sur son arête, nous toisant du haut de ses 3082m.
Il nous reste environ 150m de dénivelé pour l'atteindre, le soleil commence à percer les nuages de ses rayons, et c'est dans une ambiance printanière que nous atteignons le Promontoire. Situé à plus de 3000m d'altitude, arc-bouté sur la montagne, et dominant le vallon depuis un à-pic de 100m, peu de bâtiments gardés dans les Alpes incarnent la notion de refuge avec autant de force.
Durant l'après-midi suspendu là-haut, les nuages se dissipent, nous permettant de profiter d'une vue sur le Col du Pavé, itinéraire du lendemain, ainsi que sur les sommets alentours ciselés par les rayons du soleil de la fin de journée.
Seuls les effets conjugués du froid qui s'installe à ceux de la perspective d'un bon dîner chaud réussiront à nous faire retourner définitivement à l'intérieur.
Quatrième et dernier jour de notre périple itinérant. Si depuis le Refuge du Promontoire, il aurait par exemple été possible d'emprunter la Brèche de la Meije pour une descente en versant Nord par les Enfetchores, nous n'allions tout de même pas rentrer chez nous sans avoir salué le nouveau Refuge du Pavé.
Inauguré à l'été 2024, il permet, grâce à un tout nouveau bâtiment, de bénéficier d'un gardiennage printanier, et offre de nombreuses options supplémentaires en matière d'itinérance. En effet, si son accès par le bas reste le plus aisé en suivant le ruisseau du Clot des Cavales, il est ainsi possible de communiquer par exemple avec le Vallon des Etançons via plusieurs cols (tous plutôt alpins bien sûrs, on est pas dans les Ecrins pour rien), et donne également la possibilité de skier de belles pentes en allers-retour.
De notre côté, nous optons pour l'itinéraire du Col du Pavé, qui moyennant à peu près 600m de dénivelé depuis le Promontoire, nous permet de relier les deux refuges.
Après une montée efficace jusqu'au pied du ressaut souligné par un imposant sérac en rive droite, nous fixons les skis sur le sac. Les premiers skieurs venus du Refuge du Pavé entament la descente, et nous devons nous coordonner avec eux pour éviter de recevoir les quelques boulettes gelées entraînées par leur descente.
Peu avant d'atteindre le replat sommital, nos guides, en plein traçage de l'itinéraire, décèlent une belle crevasse à la fin de l'étroiture glaciaire : la décision est prise de sortir la corde afin de sécuriser le passage. Il nous faut patienter pour franchir l'obstacle les uns après les autres, mais la vue qui s'offre à nous rend l'attente tout à fait supportable. Voyez plutôt.
Et en atteignant le Col du Pavé, le paysage se révèle encore plus grandiose : nous voilà lovés sous la face Sud de la Meije, avec pour horizon les sommets du Sud des Ecrins.
Un dernier cramponage pour descendre les premiers mètres exposés du versant Est du Col du Pavé, et nous chaussons les skis pour rallier le Refuge du Pavé et un casse-croûte bien mérité après cette ascension matinale.
C'est en contournant le Lac du Pavé que se découvre le refuge : depuis le haut, il est peu visible à cette période, avec son toit encore pris dans les neiges.
S'il n'est pas le premier bâtiment à occuper le paysage, c'est un euphémisme que de dire que ce nouveau Refuge du Pavé n'a rien à voir avec le précédent. Un premier édifice avait été bâti en 1970, puis détruit par une avalanche un an plus tard... Le Club Alpin Français, gestionnaire du refuge, avait alors décidé de racheter les baraques de chantier utilisées pour la construction qui se trouvaient encore sur site. C'est cette structure qui a fait office de refuge jusqu'en 2023, permettant ainsi de fournir un camp de base pour les grimpeurs et randonneurs en saison estivale, mais qui offrait un confort insuffisant pour envisager un gardiennage au printemps. Avec ce nouveau refuge, les skieurs de randonnée bénéficient d'un havre confortable qui permet de profiter des itinéraires alentours, ou marquer une étape lors d'une itinérance.
Pour préserver ce nouveau bâtiment des avalanches et des chutes de pierres, le site a fait l'objet d'une étude d'impact : l'édifice a ainsi été semi-enterré, afin que les éventuelles chutes de neige et de rochers dévalant de l'amont passent par dessus la structure.
Le moins que l'on puisse dire, avec cette baie vitrée orientée au Sud, c'est que l'on aurait envie de rester s'y prélasser davantage. Pas vous ?
Mais hélas, ce soleil qui nous réchauffe agréablement ne fait pas les affaires des skieurs sur le retour que nous sommes. Les pentes sous le refuge sont raides et bien ensoleillées, et il nous reste encore quelques kilomètres pour rejoindre le parking. Nous renfilons chaussures et skis, et prenons la direction du retour et du Pas de l'Ane. Au Plan de Valfourche, nous bouclons notre périple en retrouvant l'itinéraire emprunté au deuxième jour : il ne nous reste plus qu'à nous laisser glisser (et pousser un peu sur les bâtons quand même) sous les refuges de l'Alpe et de Chamoissière pour retrouver notre départ.
En arrivant à 16h au parking, nous manquerons notre bus qui passe à cette même heure 3 kilomètres plus loin. C'est moyennant un peu de covoiturage que nous rejoindrons Grenoble, les jambes lourdes mais l'esprit léger après 4 jours en altitude.
Cet article a été réalisé dans le cadre d'une invitation conjointe de la FFCAM, du bureau des Guides de la Grave, de l'Office de Tourisme des Hautes Vallées, d'Oisans Tourisme, et de l'ADDET 05.
Merci à Niels, Magda, Olivier et Xavier pour leur accompagnement au cours de ces quatre journées de partage là-haut !
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